ce soir-là, personne ne pouvait me garder.
Je suis restée dans un placard.
Puis j’ai entendu une femme.
Elle lança une vidéo.
L’image tremblait.
On distinguait un couloir blanc, une porte entrouverte, une lumière froide.
Une femme était assise sur un lit, le poignet retenu par une sangle.
Son visage apparut à peine, mais Gabriel sentit son corps reconnaître Élise avant même que son esprit l’accepte.
Une voix d’homme disait :
— Votre mari signe plus vite quand il croit être veuf.
Puis une voix de femme, faible mais intacte :
— Gabriel finira par chercher.
L’homme avait ri.
— Il prie sur une tombe vide.
C’est plus pratique qu’un divorce.
La vidéo s’arrêtait là.
Gabriel resta penché sur l’écran, incapable de bouger.
Une tombe vide.
Les mots entraient en lui avec la violence d’une lame lente.
— Ma mère a voulu prévenir quelqu’un, murmura Nina.
Le lendemain, elle n’est pas rentrée.
On m’a dit qu’elle avait abandonné son travail.
Puis on m’a placée chez une dame qui ne me voulait pas vraiment.
J’ai gardé le téléphone.
— Et Élise ?
— Je l’ai revue deux fois.
De loin.
La dernière fois, elle m’a jeté quelque chose par une fenêtre du rez-de-chaussée.
Nina ouvrit sa main.
Une alliance reposait dans sa paume.
Gabriel pâlit.
Il sortit de sa poche l’alliance du coffre, celle qu’il avait prise avant de partir.
Il la posa à côté de l’autre.
La différence était minuscule, mais irréfutable.
La vraie alliance d’Élise portait une rayure intérieure, faite un soir où elle avait ri en la cherchant sous un meuble.
Celle de Nina avait cette rayure.
Celle du coffre ne l’avait pas.
On lui avait donné une copie.
Nina sortit aussi un petit morceau de tissu plié.
— Il y avait un mot avec.
Gabriel le déplia.
L’écriture était tremblante, mais c’était celle d’Élise.
Il l’avait vue sur des cartes, des carnets, des listes de livres, des mots collés sur le réfrigérateur.
Va au cimetière.
S’il vient encore, il t’aimait vraiment.
Dis-lui que Claire ment.
Claire.
Le prénom sembla faire reculer tout le reste.
Gabriel revit les dix-huit derniers mois avec une lucidité terrifiante.
Claire présente à chaque réunion de succession.
Claire insistant pour créer une fondation au nom d’Élise.
Claire lui apportant des dossiers à signer lorsqu’il ne mangeait presque plus.
Claire le poussant à vendre certains terrains qu’Élise refusait toujours de céder.
Claire parlant de reconstruction, de devoir, de mémoire.
— Pourquoi ? souffla-t-il.
Nina ne répondit pas.
Elle n’avait que huit ans.
Les raisons des adultes lui échappaient encore, mais pas leur danger.
Une berline noire ralentit au bout de la rue.
Nina la vit et se figea.
— C’est eux.
Gabriel ne regarda pas tout de suite.
Il rangea la vraie alliance, le téléphone et la photo dans la poche intérieure de son manteau.
Puis il se leva.
— Reste derrière moi.
La vitre arrière de la berline descendit.
Claire Morel était assise à l’intérieur.
Impeccable.
Foulard crème, rouge à lèvres discret, visage parfaitement maîtrisé.
Elle n’avait pas l’air d’une femme surprise.
Elle avait l’air d’une femme qui arrivait à l’heure à un rendez-vous prévu.
— Gabriel, dit-elle doucement.
Monte.
Il s’approcha d’un pas, assez pour qu’elle voie son visage, pas assez pour mettre Nina en danger.
— Où est Élise ?
Claire