Le premier avertissement est arrivé quatre-vingt-dix minutes après que j’ai vu disparaître le cercueil de ma fille sous une pluie froide de novembre.
Je portais encore ma robe noire.
Mes chaussures étaient couvertes de boue.
Dans ma voiture, un pétale de lys blanc était resté accroché au siège passager, probablement tombé d’une des couronnes déposées autour de la tombe de Lucie.
Je n’avais pas la force de l’enlever.
Je venais à peine de rentrer quand mon téléphone a sonné.
Dr Sorel.
Le médecin traitant de Lucie depuis presque dix ans.
Je pensais qu’il appelait à propos d’un certificat ou d’un document administratif.
Sa voix m’a immédiatement détrompée.
« Marianne, j’ai besoin que vous veniez au cabinet.
Maintenant. »
« Docteur, je viens d’enterrer ma fille. »
Il y eut un silence.
« Je sais.
C’est justement pour cela que je vous appelle aujourd’hui. »
J’ai fermé les yeux.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Je préfère vous le montrer.
Et, Marianne… ne dites rien à Victor. »
Cette dernière phrase a traversé mon chagrin comme une lame.
Victor Arnaud était le mari de Lucie depuis six ans.
Quatre-vingt-dix minutes plus tôt, il s’était tenu devant la tombe en serrant entre ses doigts un mouchoir blanc.
Sa voix s’était brisée au moment exact où il avait parlé des problèmes de sommeil de Lucie.
« Elle se battait contre elle-même depuis des mois », avait-il dit à plusieurs proches.
« J’ai essayé de l’aider.
Je vous jure que j’ai essayé. »
Lucie avait été retrouvée morte dans leur maison onze jours auparavant.
Une bouteille de vin ouverte se trouvait sur la table basse.
Dans son sang, le médecin légiste avait retrouvé un mélange de médicaments sédatifs.
Elle avait effectivement une ordonnance pour un anxiolytique léger.
La conclusion provisoire avait donc semblé logique : intoxication accidentelle.
Victor avait lui-même expliqué qu’elle souffrait d’insomnies depuis plusieurs mois.
J’avais voulu croire cette version parce que l’autre possibilité était inimaginable.
Pourtant, le jour de l’enterrement, Victor avait commis une erreur.
Alors que les derniers invités s’éloignaient, il m’avait accompagnée jusqu’à la voiture.
« Marianne, il va falloir régler la succession rapidement », avait-il murmuré.
« Lucie détenait encore des parts de notre société.
Il y a aussi la maison.
Je peux préparer les papiers pour vous éviter tout ça. »
Je l’avais regardé sans répondre.
Ma fille était encore visible à vingt mètres de nous sous un rectangle de terre fraîche.
Lui pensait déjà aux documents qu’il voulait que je signe.
Sur le trajet jusqu’au cabinet du Dr Sorel, cette conversation ne cessait de revenir dans ma tête.
La pluie transformait les feux rouges en taches floues sur le pare-brise.
J’avais l’impression de conduire à travers un rêve mauvais dont je ne trouvais pas la sortie.
Le médecin m’attendait derrière la porte vitrée.
Il m’a fait entrer, a demandé à sa secrétaire de rester quelques minutes dans l’accueil, puis m’a conduite dans son bureau.
Il a verrouillé la porte.
Ce geste m’a fait plus peur que tout le reste.
« Asseyez-vous », a-t-il dit.
« Je préfère rester debout. »
Il a ouvert un petit coffre métallique derrière son bureau et en a sorti une enveloppe scellée.
« Lucie est venue me voir trois semaines avant sa mort.
Sans rendez-vous.
Elle m’a demandé que