Gabriel sentit son cœur battre dans ses tempes.
— Qui t’a dit ça ?
La fillette fixa la pierre tombale.
— La dame qui a le visage de votre femme.
Pendant une seconde, il oublia de respirer.
Puis sa raison revint, dure, instinctive.
— C’est cruel, ce que tu fais.
— Je ne veux pas être cruelle.
— Alors donne-moi cet objet.
Elle recula.
— Pas ici.
— Maintenant.
Sa voix avait pris ce ton qui faisait d’habitude obéir les banquiers et les avocats.
L’enfant, elle, baissa seulement la main.
— Si je vous le donne ici, ils sauront que je vous ai parlé.
Gabriel regarda autour d’eux.
Les tombes, les arbres, le brouillard de pluie.
Puis il aperçut un homme près de l’entrée.
Grand, manteau gris, parapluie fermé malgré la pluie.
Il faisait semblant de consulter son téléphone, mais son visage était tourné vers eux.
— Qui est-ce ? demanda Gabriel.
— Je ne connais pas son nom.
— Mais tu l’as déjà vu.
Elle hocha à peine la tête.
— Devant la maison où je dors.
Devant l’école aussi.
Gabriel regarda de nouveau l’homme.
Celui-ci sourit faiblement, comme s’il venait d’être surpris par hasard.
Quand Gabriel se retourna vers l’enfant, elle ramassait déjà son sac.
— Demain matin, dit-elle.
Au vieux kiosque près de la gare d’Austerne.
Venez seul.
Sans voiture de luxe.
— Attends.
Comment tu t’appelles ?
— Nina.
Puis elle passa entre deux rangées de stèles et se mit à courir.
Elle disparut derrière un mur couvert de lierre avant que Gabriel décide s’il devait la poursuivre.
L’homme au manteau gris approcha tranquillement.
— Monsieur Vasseur ?
Gabriel ne répondit pas.
— Tout va bien ? demanda l’homme.
Vous avez l’air contrarié.
— Qui êtes-vous ?
— Un visiteur.
— Vous ne portez pas de fleurs.
L’homme baissa les yeux vers ses mains vides, puis sourit.
— Je suis venu pour me souvenir, pas pour décorer.
Gabriel le fixa.
Il avait appris à repérer les mensonges non pas à ce que les gens disaient, mais à ce qu’ils répétaient dans leurs gestes.
Celui-ci gardait la main droite trop près de sa poche intérieure.
Il surveillait la sortie.
Il ne clignait presque pas des yeux.
— Alors souvenez-vous ailleurs, dit Gabriel.
Le sourire de l’homme s’effaça une fraction de seconde.
Gabriel déposa la rose blanche sur la tombe d’Élise, mais son geste n’avait plus rien d’un rituel.
La terre que Nina avait remuée formait une petite blessure sombre au pied de la pierre.
Il rentra chez lui sous la pluie, sans allumer la radio, sans appeler personne.
Les essuie-glaces battaient devant lui comme un métronome furieux.
À chaque feu rouge, il revoyait le bracelet dans la main de Nina.
Elle m’a dit que vous viendriez peut-être.
Dans son salon, le portrait d’Élise l’attendait au-dessus de la cheminée.
Elle y portait une robe bleu nuit et un sourire un peu moqueur, celui qu’elle avait lorsqu’il se prenait trop au sérieux.
Gabriel resta longtemps immobile devant l’image.
— Dis-moi que c’est impossible, murmura-t-il.
La maison ne répondit que par le craquement discret du bois sous la pluie.
Il monta dans son bureau et ouvrit le coffre mural.
Il n’y touchait presque jamais depuis les funérailles.
À l’intérieur se trouvaient les dernières affaires d’Élise, celles que la police et