aux gens qui se photographiaient devant la coque.
À elle.
À ses doigts tachés d’encre quand elle dessinait des escaliers impossibles.
À sa manière de poser la main sur mon épaule quand j’avais peur.
À sa phrase préférée : « Ne laisse personne t’expulser de ta propre vie.
»
Mon père m’attendait près de l’accès réservé au personnel.
Il avait vieilli depuis la dernière fois que je l’avais regardé vraiment.
Pas dans les cheveux, qu’il portait déjà gris, mais dans cette fatigue autour des yeux propre aux gens qui ont beaucoup protégé et peu demandé.
Il m’a serrée contre lui.
« Tu aurais dû me dire qu’ils te traitaient comme ça.
»
« J’avais honte.
»
« D’eux ? »
J’ai secoué la tête.
« De l’avoir accepté.
»
Il n’a pas répondu tout de suite.
Puis il a embrassé mon front.
« Alors on va commencer par ne plus l’accepter.
»
Le samedi, le Belladone a quitté Marseille sans Solène, sans Victor, sans Adrien.
J’étais à bord.
Non pas dans une suite décorée pour impressionner des invités, mais dans la cabine propriétaire que ma mère avait voulue simple : bois clair, fauteuils crème, une bibliothèque étroite, un balcon ouvert sur la mer.
Sur le bureau, mon père avait posé la petite photo d’elle qui se trouvait autrefois derrière le tableau.
Je l’ai prise dans mes mains avant le départ.
Le papier était un peu usé sur les bords.
Une heure après avoir quitté le port, j’ai reçu un appel d’Adrien.
J’ai hésité avant de répondre.
« Inès », a-t-il dit.
« Le notaire a tout bloqué.
Papa a demandé une séparation de biens rétroactive sur certains comptes et une vérification complète.
Victor doit fournir les justificatifs de ses dettes.
Maman… »
Il s’est interrompu.
« Maman quoi ? »
« Elle dit que tu as monté tout le monde contre elle.
»
J’ai regardé la mer.
« Et toi, qu’est-ce que tu dis ? »
Sa respiration a tremblé.
« Je dis que c’est plus facile pour elle de t’accuser que de regarder ce qu’elle a fait.
»
C’était peu.
Mais c’était vrai.
« Je ne sais pas encore où nous en sommes », ai-je dit.
« Je sais.
Je ne vais pas te presser.
»
« Tu vas devoir choisir une manière de vivre, Adrien.
Pas entre ta mère et moi.
Entre le confort du silence et le prix de la vérité.
»
Il est resté silencieux longtemps.
« Je choisis la vérité », a-t-il dit.
Je n’ai pas répondu oui.
Je n’ai pas répondu non.
Une vérité choisie une fois ne suffit pas.
Il faut la choisir encore le lendemain, puis le jour d’après, surtout quand elle coûte cher.
Les semaines suivantes l’ont prouvé.
Solène a tenté de reprendre le contrôle par tous les moyens.
Elle a appelé des cousins, écrit à des amis, transformé son humiliation en récit de belle-fille manipulatrice.
Elle disait que j’avais utilisé mon père pour punir une simple maladresse.
Elle omettait la procuration.
Elle omettait l’appartement.
Elle omettait surtout les années où elle avait confondu élégance et cruauté.
Mais quelque chose avait changé.
Alain ne se taisait plus.
Il a transmis au notaire les documents retrouvés dans le bureau de Solène.
Adrien a découvert deux anciennes autorisations qu’il avait signées sans lire,