« Vous avez réservé quelles cabines ? » ai-je demandé.
Victor a ricané.
« Tu veux les regarder en photo après ? »
« Victor », a dit Alain, plus fermement cette fois.
Solène a fait glisser les billets vers elle.
« Suites balcon, pont huit.
Rien d’excessif, mais confortable.
»
Je connaissais ces suites.
Elles donnaient sur la promenade privée.
Elles avaient été rénovées trois mois plus tôt.
Mon père m’avait envoyé les images des tissus choisis, trop dorés à mon goût.
Je lui avais répondu que ma mère aurait préféré du lin clair.
Il avait ri, puis il avait changé deux salons.
Je me suis essuyé les doigts sur la serviette.
Puis j’ai pris mon téléphone.
Adrien a aussitôt levé la tête.
« Inès, qu’est-ce que tu fais ? »
Sa voix contenait enfin de l’inquiétude.
Dommage qu’elle arrive après la honte.
« Je vérifie quelque chose.
»
Solène a pincé les lèvres.
« Il est inutile d’appeler pour supplier.
Les cabines sont complètes depuis des mois.
»
Je l’ai regardée.
« Je ne vais pas supplier.
»
J’ai composé le numéro direct du cabinet de mon père.
Je l’avais mémorisé à force de l’utiliser quand j’étais étudiante, avant les réunions où je faisais semblant de ne pas être intimidée par les hommes en costume qui connaissaient la mer seulement depuis les fenêtres de leurs bureaux.
Trois sonneries.
« Cabinet du président d’Étoile Marine, bonsoir.
»
La main de Victor s’est immobilisée.
Solène a froncé les sourcils, mais elle a gardé son sourire.
Elle croyait encore à une coïncidence, à un bluff, à une petite mise en scène maladroite.
« Bonsoir, Maëlle.
C’est Inès Lemaire.
Est-ce que mon père est disponible ? »
Il y a eu une pause.
« Bien sûr, mademoiselle Lemaire.
Je vous le passe immédiatement.
»
Le sourire de Solène s’est fissuré.
Adrien m’a fixé comme s’il me voyait à travers une vitre qu’on venait de nettoyer brutalement.
La voix de mon père est arrivée quelques secondes plus tard.
« Inès ? Tout va bien, ma chérie ? »
Je n’ai pas quitté Solène des yeux.
« Oui, papa.
Je suis au dîner avec les Armand.
J’ai besoin que tu vérifies trois réservations sur le Belladone, départ de Marseille samedi.
Suites balcon.
Noms : Solène Armand, Adrien Armand, Victor Armand.
»
Le silence autour de moi est devenu si dense que j’ai entendu la pluie taper contre les vitres.
Mon père n’a posé aucune question tout de suite.
J’ai entendu le léger bruit de son clavier.
« Je les ai », a-t-il dit enfin.
« Réservations confirmées.
Pourquoi ? »
Solène a ouvert la bouche.
Je l’ai devancée.
« Parce qu’on vient de m’expliquer qu’il n’y avait pas de place pour moi sur le navire de maman.
»
Cette fois, même Victor n’a pas ri.
Mon père a respiré une fois.
Longuement.
Je connaissais cette respiration.
Elle précédait les colères froides, celles qu’il ne gaspillait jamais en cris.
« Qui t’a dit cela ? »
Solène a murmuré : « Inès, ce n’est pas nécessaire.
»
Je lui ai répondu sans couvrir le téléphone.
« C’est étrange.
Il y a deux minutes, tu trouvais ça nécessaire.
»
Adrien a posé une main sur mon bras.
« S’il te plaît.
»
Je l’ai regardé.
«