Lorsque mon fils posa devant moi une procuration déjà préparée et me demanda de signer sans la lire, je compris que les huit derniers mois n’avaient jamais été une simple histoire d’argent.
Ils avaient commencé par une demande presque banale.
Étienne m’avait téléphoné un dimanche matin pour m’annoncer que son entreprise de rénovation traversait une mauvaise période.
Deux chantiers annulés, un client qui tardait à payer, un propriétaire qui voulait récupérer son appartement.
Il avait parlé vite, avec cette honte contenue que je lui connaissais depuis l’enfance.
— Juste quelques semaines, maman.
Le temps de respirer.
À soixante-sept ans, j’habitais seule depuis la mort de mon mari, Paul, dans une maison devenue trop silencieuse.
Alors j’avais accepté presque immédiatement.
Étienne et sa femme, Mélanie, arrivèrent quatre jours plus tard avec beaucoup plus de cartons que je ne l’avais imaginé.
Au début, leur présence me fit du bien.
La maison retrouvait des voix.
Des portes claquaient.
Quelqu’un préparait du café avant moi.
Mélanie remplissait le vase du salon de fleurs bon marché et prétendait que la pièce avait besoin de couleur.
Étienne réparait les petites choses que j’avais laissées traîner depuis des mois : une charnière, un robinet, une prise mal fixée.
Puis quelque chose changea.
Pas brutalement.
Par petites touches.
Mélanie commença à déplacer mes affaires parce qu’elles étaient, disait-elle, « peu pratiques ».
Étienne prit l’habitude d’ouvrir mon courrier quand il était posé près de la porte.
Ils invitaient des amis sans demander.
Ils occupaient le salon jusqu’à deux heures du matin et soupiraient quand je descendais leur demander de baisser la musique.
Le premier vrai malaise survint lorsqu’Étienne me demanda le code de ma carte bancaire.
— Au cas où il t’arrive quelque chose, dit-il.
Je refusai en riant.
Il rit aussi.
Mais ses yeux restèrent sérieux.
Deux semaines plus tard, je remarquai un prélèvement de 890 euros que je ne reconnaissais pas.
Étienne m’expliqua qu’il avait réglé une facture urgente pour la maison avec mon compte et qu’il comptait me rembourser.
— J’allais t’en parler.
Il ne me remboursa jamais.
Un mois après, ce furent 1 400 euros.
Puis 620.
Les montants étaient toujours assez petits pour ne pas vider mon compte, mais suffisamment importants pour me réveiller la nuit.
Lorsque je posais des questions, Étienne se vexait.
— Tu crois vraiment que je volerais ma propre mère ?
Cette phrase fonctionna longtemps.
Elle fonctionnait parce que je voulais y croire.
J’avais élevé mon fils seule pendant des années où Paul travaillait sur les routes et rentrait tard.
J’avais assisté à ses matchs sous la pluie, payé ses études, garanti son premier bail.
Même à quarante ans, une partie de moi continuait à voir le garçon qui rentrait de l’école avec les genoux écorchés.
C’était cette partie de moi qu’Étienne savait manipuler.
La situation se détériora après ma chute.
Un matin de janvier, je glissai sur une plaque de glace devant la boulangerie et me fracturai le poignet gauche.
Rien de dramatique, mais l’accident m’effraya plus que je ne l’avouai.
Une nuit, assise dans la cuisine, j’avais confié à Étienne que je craignais de tomber un jour dans la maison sans pouvoir appeler personne.
Il posa sa main sur la mienne.
— Tant que je suis là, ça n’arrivera pas.
Je le crus.
Trois mois plus tard,