ne plus parler à la famille.
La fondation prit temporairement le contrôle des principales décisions de l’entreprise.
Aucun licenciement massif ne suivit.
Aucun immeuble ne fut vendu.
Les salariés continuèrent à recevoir leur salaire.
C’était exactement ce que Papa avait voulu protéger.
Trois mois après les funérailles, je suis retournée seule dans la petite chapelle.
Il n’y avait plus de fleurs coûteuses ni d’hommes en costume.
Seulement l’odeur de pierre humide et la lumière de fin d’après-midi à travers les vitraux.
J’avais récupéré une petite boîte parmi les affaires personnelles de Papa.
À l’intérieur se trouvait sa vieille montre.
Marc l’avait retirée avant la fermeture du cercueil, pensant qu’elle valait plusieurs milliers d’euros.
Elle n’en valait presque rien.
C’était une montre mécanique que notre mère lui avait offerte pour leurs dix ans de mariage.
Lorsque l’administrateur chargé de l’inventaire l’avait découverte dans un tiroir du bureau de Marc, il me l’avait remise.
Je l’ai tenue dans ma paume.
Elle ne fonctionnait plus.
Pendant une seconde, j’ai pensé à la faire réparer.
Puis j’ai compris que je n’en avais pas besoin.
Je l’ai posée sur le banc devant moi, à côté d’une branche fraîche de romarin.
Papa avait passé sa vie à construire quelque chose qu’il croyait pouvoir transmettre à ses enfants.
À la fin, il avait compris que transmettre ne signifiait pas donner le pouvoir à celui qui le réclamait le plus fort.
Cela signifiait parfois mettre des limites.
Protéger ce qui survivrait à nos disputes.
Et laisser suffisamment de vérité derrière soi pour que ceux qui vous aiment puissent retrouver le chemin.
Je suis sortie de la chapelle sans le manteau emprunté de Nadège.
Le printemps était arrivé entre-temps, et l’air était assez doux pour marcher sans rien sur les épaules.
Pour la première fois depuis la dernière sonnerie de mon téléphone cette nuit-là, je n’avais plus l’impression de poursuivre Papa dans ses dernières minutes.
Je pouvais enfin me souvenir de toutes les autres.