Marc Delmas venait à peine de s’asseoir lorsque la fillette apparut à côté de sa table.
Il conduisait depuis presque neuf heures.
La pluie s’était arrêtée vingt minutes plus tôt, mais l’autoroute brillait encore sous les phares des camions, et le vieux relais routier sentait le café brûlé, l’huile de friture et les manteaux humides.
Marc avait commandé une omelette, du pain et un café noir.
Il avait pris deux bouchées lorsqu’une voix minuscule le fit lever les yeux.
« Monsieur… »
Une fillette d’environ sept ans se tenait près de lui.
Elle portait un sweat vert trop large dont les manches lui couvraient presque les doigts.
Ses baskets étaient tachées de boue séchée.
Contre sa poitrine, elle écrasait un petit lapin en tissu auquel il manquait une oreille.
Marc posa sa fourchette.
« Tu cherches quelqu’un ? »
La petite regarda derrière elle avant de secouer la tête.
Ses lèvres tremblaient.
« Je peux vous dire quelque chose ? »
Marc désigna la banquette en face de lui.
« Bien sûr. »
Mais elle ne s’assit pas.
Elle se pencha jusqu’à son oreille.
« La femme dans la voiture dit qu’elle est ma tante.
Mais je ne l’ai jamais vue avant aujourd’hui. »
Marc sentit son estomac se contracter.
Il ne tourna pas immédiatement la tête vers les fenêtres.
Vingt-sept années passées sur les routes lui avaient appris que la panique annonçait souvent les intentions avant les gestes.
Il avait vu des bagarres dans des stations-service, des couples terrorisés sur des parkings, des enfants oubliés entre deux autocars et même, une fois, une adolescente sauter du véhicule d’un homme qui prétendait être son père.
Alors il garda sa voix calme.
« Comment tu t’appelles ? »
« Émilie. »
« D’accord, Émilie.
Tu vas t’asseoir ici, à côté de moi.
Fais comme si tu me connaissais depuis longtemps. »
Elle obéit immédiatement.
Ce fut cela qui inquiéta Marc plus que tout.
Un enfant n’obéit pas aussi vite à un inconnu à moins d’avoir très peur de quelqu’un d’autre.
Émilie se glissa sur la banquette et se plaça presque contre le mur.
Marc prit une gorgée de café, puis leva enfin les yeux vers la baie vitrée.
Sur le parking, entre un camion frigorifique et une camionnette blanche, une berline grise tournait encore moteur allumé.
Une femme était assise derrière le volant.
Elle regardait le restaurant.
Pas son téléphone.
Pas le tableau de bord.
Le restaurant.
« Elle est là ? » demanda Marc sans détourner les yeux.
Émilie hocha la tête.
« Elle m’a récupérée devant l’école.
Elle connaissait mon prénom.
Elle connaissait le prénom de maman aussi.
Elle a dit que maman avait eu un accident. »
Marc sentit une colère froide monter en lui.
« Et tu l’as crue ? »
« Au début. »
Elle baissa les yeux vers son lapin.
« Puis elle s’est trompée sur le nom de notre chat. »
Marc tourna légèrement la tête.
« Votre chat ? »
« Elle a dit qu’il s’appelait Oscar.
Mais Oscar est mort il y a deux ans.
Maintenant, on a une chatte.
Elle s’appelle Plume. »
Petit détail.
Mais assez pour qu’une enfant comprenne que quelque chose clochait.
Marc sortit son téléphone de sa poche.
« Tu connais le numéro de ta maman ?