travers elles, Viviane riait déjà avec un couple de donateurs.
« Fais-le. »
Ma mère avait créé la fiducie sept ans auparavant.
Officiellement, il s’agissait d’une mesure successorale.
La Maison Beaumont, ses vingt-sept hectares, plusieurs dépendances et le fonds de réserve de 18,6 millions d’euros appartenaient à une structure dont j’étais l’unique bénéficiaire à terme.
Mon père conservait le droit de gérer l’activité jusqu’à mon trentième anniversaire, sauf si je choisissais de prolonger son mandat.
J’avais choisi de le prolonger.
Du moins, j’en avais eu l’intention.
Après la mort de ma mère, mon père avait maintenu l’hôtel à flot durant des années difficiles.
Même après son remariage, malgré les tensions, je n’avais jamais envisagé de lui retirer la direction.
Mais quelque chose s’était lentement transformé.
Viviane avait commencé par changer les fournisseurs.
Puis les membres du conseil.
Puis le personnel historique.
Le bureau de ma mère était devenu une suite privée.
Les photographies familiales avaient disparu des couloirs.
À chaque fois que je protestais, mon père me demandait de ne pas créer de conflit.
Je m’étais convaincue que préserver notre relation valait quelques compromis.
Ce soir-là, j’avais enfin compris le prix de ces compromis.
À 21 h 38, Nadia m’envoya la confirmation.
Transfert de contrôle enregistré.
À 21 h 41, mon père appela.
Je laissai sonner.
Trois minutes plus tard, Viviane tenta sa chance.
Puis le directeur financier.
Puis mon père encore.
Je pris un taxi jusqu’à mon appartement et posai le téléphone, écran contre la table.
À 22 h 26, il affichait cinquante-neuf appels manqués.
À 23 h 02, Nadia me rappela.
Cette fois, je décrochai.
« Il y a autre chose », dit-elle.
Sa voix avait changé.
« Quoi ? »
« La banque Delorme vient de nous contacter après réception de la notification de contrôle.
Ils cherchaient une confirmation concernant une garantie de neuf millions d’euros. »
Je me redressai.
« Pour quoi faire ? »
« C’est justement le problème.
Le financement ne semble pas destiné à la Maison Beaumont. »
Elle m’envoya un dossier sécurisé.
Je l’ouvris.
Le document principal portait la signature de mon père.
Plus bas figurait le nom d’une société que je connaissais vaguement : Lemaire Développement.
Victor Lemaire.
Le fils de Viviane.
Je relus le nom deux fois.
Victor était le genre d’homme qui annonçait de nouveaux projets avant même d’avoir terminé les anciens.
Résidences étudiantes, immeubles haut de gamme, espaces de coworking.
Il parlait toujours de tours de table, d’opportunités et de rendement.
Deux de ses sociétés avaient déjà été liquidées.
« Ils ont utilisé l’hôtel comme garantie ? » demandai-je.
« Ils ont essayé », répondit Nadia.
« Mais juridiquement, ton père ne pouvait pas engager les actifs de la fiducie sans autorisation.
Le dossier transmis à la banque est suffisamment ambigu pour avoir laissé croire le contraire. »
« Ambigu comment ? »
« Certaines annexes décrivent la société d’exploitation comme si elle contrôlait les actifs immobiliers. »
Je fermai les yeux.
« C’est illégal ? »
« Cela dépend de qui savait quoi et de ce qui a été déclaré oralement.
Mais c’est sérieux.
Très sérieux. »
À 00 h 07, quelqu’un se mit à marteler ma porte.
« Élise ! »
Viviane.
Je n’eus pas besoin de regarder par l’œilleton.
« Ouvre immédiatement ! »
Un