que tu répètes à tout le monde. »
Cette fois, Claire se tourna entièrement vers elle.
Madeleine continua, malgré la peur qui comprimait sa poitrine.
« À Étienne aussi, n’est-ce pas ? Quand il téléphone.
À mes voisines.
À ma sœur.
Tu leur dis que je dors ou que je ne veux voir personne. »
« Tu avais besoin de repos. »
« Tu as pris mon téléphone. »
« Tu le perdais sans cesse. »
« Et mes clés. »
« Pour ta sécurité. »
Chaque réponse arrivait immédiatement, trop parfaitement préparée.
Madeleine observa le visage de sa belle-fille et comprit qu’elle ne pourrait plus revenir à la maison comme si cette conversation n’avait jamais existé.
Claire le savait également.
Le vent souleva quelques mèches de ses cheveux.
« Pourquoi as-tu appelé le notaire depuis la pharmacie ? » demanda-t-elle.
Madeleine sentit sa gorge se serrer.
Elle n’avait parlé de cet appel à personne.
Trois semaines auparavant, pendant que Claire récupérait une ordonnance, Madeleine avait demandé à la pharmacienne d’utiliser le téléphone fixe.
Elle avait composé de mémoire le numéro d’Étienne Morel, le notaire qui gérait les affaires familiales depuis vingt ans.
Elle n’avait eu que quelques secondes avant d’entendre Claire revenir.
« Maître Morel, si je cesse soudainement de vous appeler, ne croyez personne.
Venez me voir vous-même. »
Puis elle avait raccroché.
« Comment sais-tu cela ? » demanda Madeleine.
Claire posa ses mains sur les poignées du fauteuil.
« Parce que la pharmacienne me l’a dit.
Elle pensait que tu étais désorientée. »
Madeleine ferma brièvement les yeux.
« Que veux-tu ? »
Claire se pencha.
« Ce qui aurait dû revenir à Julien. »
« La maison ? »
« La maison.
Le terrain.
Les placements. »
« Julien n’a jamais réclamé tout cela. »
« Julien est mort. »
La brutalité de la phrase frappa Madeleine plus fort que le vent.
Son fils avait trente-neuf ans lorsqu’il était mort sur une route détrempée onze mois plus tôt.
Sa voiture avait quitté la chaussée dans un virage avant de heurter un arbre.
La police avait conclu à une vitesse excessive combinée à de mauvaises conditions météorologiques.
Claire avait raconté que Julien était parti après une dispute concernant son travail.
Madeleine ne lui avait jamais demandé davantage.
La douleur avait suffi.
Claire poussa doucement le fauteuil vers l’avant.
« Qu’est-ce que tu fais ? »
« À partir de demain, tout deviendra plus simple. »
« Claire. »
Encore quelques centimètres.
Le bruit des vagues monta depuis le bas de la falaise.
« On dira que tu voulais revoir la mer », poursuivit Claire.
« Tu étais déprimée depuis la mort de Julien.
Tu prenais des médicaments puissants.
Tu étais confuse. »
Madeleine fixa les mains posées sur les poignées.
Tout ce que Claire avait fait depuis six semaines prenait soudain un sens terrifiant.
L’isolement.
Les comprimés.
Les appels filtrés.
Les phrases répétées aux voisins sur sa mémoire défaillante.
Ce n’était pas seulement un projet de meurtre.
C’était la fabrication patiente d’une explication.
« Ils feront une enquête », dit Madeleine.
Claire eut un léger sourire.
« Bien sûr. »
Elle poussa encore.
Une roue avant atteignit la terre friable près du bord.
Quelques pierres se détachèrent et disparurent dans le vide.
Madeleine sentit ses jambes