quelque chose.
Ton père m’avait dit un jour que tu portais la maison sur ton dos.
Viens dormir chez moi si tu veux.
Sans condition.
Camille fixa ces deux derniers mots.
Sans condition.
Elle les relut plusieurs fois.
Deux jours plus tard, elle retourna à la maison avec Maître Armand et un commissaire de justice.
Elle aurait préféré ne jamais revoir ce couloir.
Pourtant, quand elle descendit de la voiture, elle sentit une force nouvelle dans ses jambes.
Elle ne venait pas pour supplier.
Elle venait pour constater.
Julien ouvrit la porte avant qu’ils sonnent.
Il avait mauvaise mine.
Ses cheveux étaient en désordre, sa barbe mal rasée.
Il regarda la notaire, puis l’homme en manteau sombre, puis Camille.
« Tu ramènes des témoins maintenant ? »
« Oui », dit Camille.
Il ricana, mais le son était cassé.
« Tu es vraiment devenue quelqu’un de froid.
»
« Non.
Je suis devenue quelqu’un que tu ne peux plus intimider en privé.
»
Derrière lui, Sylvie apparut dans le salon.
Elle semblait plus petite que dans le souvenir de Camille.
Elle portait son gilet gris, celui dont les manches étaient toujours trop longues.
Ses yeux étaient gonflés.
Pendant une seconde, Camille eut envie de traverser la pièce et de la prendre dans ses bras.
Puis elle revit le torchon entre ses mains, son regard baissé, sa phrase : Si tu nous aimais vraiment, tu comprendrais.
L’envie passa.
Maître Armand expliqua calmement la situation.
La propriété.
Le droit d’usage de Sylvie.
L’absence de droit de Julien à occuper les lieux sans accord de Camille.
La mise en demeure.
Le délai.
Julien l’interrompit trois fois.
« C’est une histoire de famille.
»
« Justement », répondit la notaire.
« Les documents évitent que les histoires de famille deviennent des abus.
»
Camille baissa les yeux pour cacher l’émotion brusque que cette phrase provoqua.
Sylvie s’assit sur le canapé.
« Camille », dit-elle d’une voix pâle.
« Tu ne vas pas mettre ton frère dehors.
»
Camille se tourna vers elle.
« Hier, tu ne lui as pas demandé de ne pas me mettre dehors.
»
Le visage de Sylvie se froissa.
« Ce n’est pas pareil.
»
« Pourquoi ? »
Aucune réponse.
C’était la question que personne ne voulait affronter.
Pourquoi la douleur de Julien comptait toujours plus ? Pourquoi son orgueil exigeait des sacrifices, tandis que l’épuisement de Camille était considéré comme une ressource renouvelable ? Pourquoi une fille devait comprendre, payer, pardonner, et recommencer ?
Julien tapa du poing contre le mur.
« Tu vas détruire maman pour une question d’ego ! »
Camille se tourna vers lui.
« Non.
Je vais arrêter de me détruire pour le tien.
»
Le commissaire de justice nota quelque chose dans son dossier.
Julien le vit et pâlit.
La visite dura vingt minutes.
Vingt minutes pendant lesquelles Camille constata que sa chambre avait déjà été vidée pour devenir le bureau de Julien.
Son vieux bureau avait disparu.
Ses albums photo étaient dans un carton à la cave.
Sur l’étagère du salon, la photo d’elle à la remise de diplôme avait été déplacée derrière une plante.
Ce détail lui fit plus mal qu’elle ne voulut l’admettre.
Pas la photo cachée.
Le fait de ne pas être surprise.
Avant de partir, Sylvie la suivit