Sa mère fit un mouvement, minuscule, comme si elle voulait l’aider, puis resta sur place.
Camille avança jusqu’à la console près de l’entrée.
Un petit bol en céramique y contenait les clés, les pièces de monnaie, les tickets de caisse de Julien.
Elle détacha son trousseau.
La clé principale, la clé du portail, celle de la boîte aux lettres.
Elle les posa une à une.
Le bruit du métal sur le bois résonna plus fort qu’il n’aurait dû.
Julien sourit.
Il croyait voir une capitulation.
« Tu vois », dit-il plus doucement, presque satisfait.
« Ce n’était pas si difficile.
»
Camille releva la tête.
Son visage avait changé.
Toute la douleur y était encore, mais elle ne gouvernait plus rien.
« Tu as raison », dit-elle.
« Ce n’était pas si difficile.
»
Elle attrapa la poignée de sa valise et franchit le seuil.
Puis elle s’arrêta, un pied déjà dehors.
La pluie tombait derrière elle.
Dans la maison, Julien attendait sa dernière humiliation.
Sylvie retenait son souffle.
Camille se retourna.
« Avant de changer les serrures, Julien, regarde le nom sur l’acte de propriété.
»
Le sourire de son frère s’éteignit d’un coup.
Dans la cuisine, le torchon échappa des mains de sa mère.
« Camille… » souffla Sylvie.
Mais Camille ne répondit pas.
Elle descendit les marches du perron, traversa l’allée mouillée et ouvrit le coffre de sa voiture.
Derrière elle, aucune porte ne claqua.
Aucun cri ne vint.
Juste ce silence épais qui suit les vérités qu’on ne peut plus remettre dans leur boîte.
Elle rangea ses affaires, s’assit au volant et resta quelques secondes sans démarrer.
Ses mains ne tremblaient pas.
C’était cela qui l’effrayait le plus.
Elle avait imaginé mille fois le jour où elle quitterait cette maison.
Dans ses scénarios, elle pleurait, suppliait, revenait.
Elle disait qu’elle avait exagéré.
Elle promettait de faire mieux.
Elle demandait pardon pour avoir souffert.
Mais ce jour-là, elle regarda la façade aux volets bleus, la glycine sèche accrochée au mur, la fenêtre de sa chambre d’adolescente, et elle ne ressentit pas le besoin d’y retourner.
Son téléphone vibra avant même qu’elle sorte de la rue.
Julien.
Elle laissa sonner.
Puis encore.
Au troisième appel, un message apparut.
Tu racontes n’importe quoi.
Reviens.
Camille posa le téléphone face contre le siège passager.
Elle conduisit jusqu’à un petit hôtel près de la gare de Nantes.
Pas un endroit luxueux.
Une chambre simple, avec une moquette fatiguée, un rideau beige et un radiateur qui claquait.
Mais quand elle ferma la porte derrière elle, personne ne lui demanda d’argent.
Personne ne lui dit qu’elle était égoïste.
Personne ne transforma son silence en faute.
Elle posa le dossier bleu sur le lit.
Il était toujours là, rangé dans la poche intérieure de sa valise de travail.
Elle le transportait depuis des mois, presque sans y penser, comme une assurance contre une catastrophe dont elle refusait de croire qu’elle arriverait.
Dedans se trouvaient l’acte de vente, les échéanciers, les relevés bancaires, les factures de travaux, les contrats d’assurance, les preuves des virements mensuels.
Et une enveloppe crème, vieillie sur les bords.
L’écriture de son père était dessus.
À ouvrir seulement quand ils oublieront ce que tu as fait pour eux.
Camille passa le doigt sur les lettres.
Son père, Henri Morel, était mort