ça depuis toujours.
Elle se pose en martyre.
»
Ma tante Mireille fixait sa serviette.
Pour la première fois, elle semblait moins certaine de la phrase qu’elle allait choisir.
Mon père a sorti une autre feuille du folio.
Je ne l’avais pas mise là.
Madame Vasseur a pâli légèrement.
« Monsieur, je suis navrée.
Ce document a dû être glissé par erreur avec le dossier.
»
Trop tard.
Mon père lisait déjà.
Son visage a changé.
Ce n’était plus la honte d’avoir laissé sa fille être humiliée.
C’était autre chose.
Une stupeur plus dure.
« Élise », a-t-il dit lentement.
« Pourquoi le Belvédère a-t-il un reçu de remboursement envoyé depuis mon compte personnel ? »
Le silence est devenu coupant.
Élise n’a pas répondu.
Madame Vasseur a fermé les yeux une seconde, comme une professionnelle qui comprend qu’une discrétion vient de céder.
Mon père tenait la feuille.
« 1 200 euros.
Trois jours après la réservation.
Motif : acompte événement familial.
»
Ma mère a regardé Élise.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Romain a reculé d’un pas.
Je ne comprenais pas encore.
Puis la pièce s’est assemblée dans ma tête.
Élise avait demandé de l’argent à mon père.
Pour payer une partie du dîner.
Elle avait probablement dit qu’elle avançait les frais.
Mon père, déjà inquiet, avait puisé dans son compte pour l’aider à paraître généreuse.
Pendant que moi, je payais tout.
« Tu as pris de l’argent à papa pour un dîner que tu ne payais pas ? » ai-je demandé.
Élise a serré les mâchoires.
« Ce n’est pas comme ça.
»
« Alors explique.
»
Elle a regardé autour d’elle.
Tous ses spectateurs étaient devenus témoins.
« J’avais besoin de trésorerie.
Papa voulait aider.
Et je pensais participer après.
»
Mon père a murmuré : « Tu m’as dit que Claire refusait de partager les frais et que tu voulais éviter une dispute.
»
Ma mère a porté la main à sa bouche.
Élise a blêmi.
« Papa… »
« Tu m’as dit que tu arrangerais les choses.
Que tu ne voulais pas que ta sœur fasse tout tourner autour d’elle.
»
Il a posé la feuille sur la table.
« Tu m’as menti.
»
Il n’a pas crié.
C’est ce qui a rendu la phrase plus lourde.
Élise s’est mise à pleurer, mais ses larmes avaient quelque chose de furieux.
« Vous ne comprenez pas la pression que j’ai.
Claire réussit tout.
Elle a son cabinet, sa maison, son mari parfait.
Moi, dès que j’essaie de faire quelque chose, tout le monde attend que je rate.
»
« Alors tu as volé papa ? » a demandé Romain.
Le mot a traversé la salle.
Volé.
Élise s’est tournée vers lui.
« Ne dis pas ça.
»
« Comment tu veux que je dise ? »
« Je voulais rembourser.
»
« Avec quoi ? »
Cette question-là ne venait pas de moi.
Elle venait de l’homme qui partageait sa vie.
Et cela l’a atteinte autrement.
Ma mère a pleuré enfin.
Pas fort.
Pas théâtralement.
Les larmes coulaient sur son visage sans qu’elle les essuie, comme si elle acceptait d’être vue dans sa honte.
« Claire », a-t-elle dit, « je savais que tu avais aidé.
Je ne savais pas que tu avais tout payé.