Elle A Jeté La Tarte De Sa Belle-Mère Devant Tout Le Monde

», lui ai-je dit en attrapant une tasse.

« Il survivrait à des macarons industriels.

»

Elle me lança un regard faussement sévère.

« Ne parle pas comme ça de l’anniversaire de ton fils.

»

Je souris.

Puis je vis ses mains ralentir.

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

Elle secoua la tête.

« Rien.

»

« Marianne.

»

Elle posa l’éplucheur.

Son regard resta sur les poires.

« Camille a dit qu’elle s’occupait de tout.

»

« Et alors ? »

« Alors je me demande si je devrais apporter la tarte.

»

J’aurais dû entendre la peur derrière cette phrase.

Pas l’incertitude ordinaire d’une femme qui ne veut pas déranger.

Une peur plus profonde, plus ancienne, qui s’était installée dans notre maison sans que je sache à quel moment elle avait franchi le seuil.

Depuis un an, Marianne avait changé dans sa façon de parler d’Hugo.

Elle ne disait plus : « Je vais passer les voir.

» Elle disait : « Je vais demander si c’est possible.

» Elle ne disait plus : « Noé vient mercredi.

» Elle disait : « Camille verra si Noé est libre.

» Même son rire était devenu prudent quand le téléphone sonnait.

Noé était notre petit-fils, six ans, des genoux toujours bleuis et une façon de poser des questions qui faisait rire Marianne jusqu’aux larmes.

Avant, il passait chaque jeudi chez nous.

Je lui fabriquais des petites choses en bois : un camion, une grue, un bateau trop lourd pour flotter.

Marianne lui faisait des crêpes, et il finissait toujours par dormir sur le canapé, la bouche ouverte, une chaussette à moitié tombée.

Puis les jeudis avaient disparu.

D’abord à cause d’un cours de piano.

Ensuite d’une réunion.

Puis d’une fatigue.

Puis d’un simple silence.

« Apporte-la », ai-je dit.

« Hugo sera content.

»

Marianne sourit, mais ce sourire ne monta pas jusqu’à ses yeux.

« Tu crois ? »

« Bien sûr.

C’est sa tarte.

»

Je prononçai ces mots sans savoir que, quelques heures plus tard, ils deviendraient presque insupportables.

À dix-huit heures, la tarte était parfaite.

Les poires brillaient sous une fine couche de caramel.

Les bords étaient dorés.

La cuisine sentait le beurre chaud et la cannelle.

Marianne la couvrit d’un torchon blanc comme si elle protégeait quelque chose de vivant.

Elle mit son manteau beige, celui qu’elle gardait pour les occasions familiales, et attacha autour de son cou un foulard bleu pâle qu’Hugo lui avait offert à vingt-deux ans avec son premier vrai salaire.

Je remarquai ce détail et je sentis une inquiétude me traverser.

« Tu veux vraiment y aller ? » demandai-je.

Elle me regarda, surprise.

« C’est l’anniversaire de notre fils.

»

Comme si cela répondait à tout.

La maison d’Hugo se trouvait sur les hauteurs de Saint-Brieuc, derrière un portail noir et une haie taillée au millimètre.

C’était une maison contemporaine, grande, anguleuse, avec des baies vitrées immenses et des murs si blancs qu’on aurait eu peur d’y poser une main.

Hugo disait souvent qu’elle représentait « une nouvelle étape ».

Moi, je la trouvais belle de loin et glaciale de près.

Camille ouvrit avant même que nous ayons sonné une deuxième fois.

Elle portait une robe ivoire, de longues boucles d’oreilles dorées et ce sourire poli qui ne

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