Une porte.
Puis la voix de Véronique, lointaine : « Dis-lui qu’elle n’a pas le droit ! »
Lucienne posa sa tasse.
Antoine reprit, plus bas.
« Maman, tu vas faire du mal à Manon. »
« Hier, quand tu m’as humiliée devant tout le monde, tu pensais à elle ? »
« Ce n’était pas comme ça. »
« Alors explique-moi. »
Il ne répondit pas.
Le silence avait toujours été son refuge.
Enfant, Antoine se taisait quand il avait cassé quelque chose.
Adulte, il se taisait quand il laissait les autres casser à sa place.
« Véronique disait que ta présence serait compliquée », finit-il par murmurer.
« Ses parents étaient là.
Des collègues aussi.
Elle avait peur que tu racontes des choses du passé, que tu parles de la mère de Manon, que tu… »
« Que je rappelle que votre famille n’a pas commencé avec elle. »
Il inspira avec douleur.
« Je voulais éviter un conflit. »
« Non, Antoine.
Tu voulais éviter de choisir.
Et en ne choisissant pas, tu as choisi quand même. »
Le téléphone passa brusquement dans une autre main.
« Lucienne », dit Véronique.
« Vous devriez avoir honte. »
La voix était glaciale, mais Lucienne y entendit une tension nouvelle.
« Passez-moi Manon. »
« Elle dort.
Elle a pleuré toute la matinée à cause de vous. »
« Alors réveillez-la. »
« Vous n’avez aucun droit de débarquer dans sa vie quand cela vous arrange. »
Lucienne eut un rire court, sans joie.
« Débarquer ? J’y suis depuis le premier jour. »
Véronique se tut une seconde.
Puis elle lança : « Vous croyez être la victime, mais Manon savait.
Elle savait que vous ne deviez pas venir. »
Le cœur de Lucienne se serra si fort qu’elle dut s’appuyer au dossier de la chaise.
« C’est faux. »
« Demandez-lui. »
La ligne coupa.
Lucienne resta immobile dans la cuisine.
La vapeur du thé dessinait une fumée légère entre elle et la fenêtre.
Pendant un instant, tout ce qu’elle avait supporté par amour revint contre elle.
Et si Manon avait vraiment su ? Et si la petite fille qui courait dans son atelier était devenue une jeune femme capable de la laisser dehors pour préserver une image parfaite ?
Elle se leva avec lenteur et alla chercher la boîte en fer dans le buffet du salon.
Elle l’ouvrit sur la table.
Les souvenirs apparurent, désordonnés et vivants : une carte avec des soleils maladroits, un bracelet de laine, une photo de Manon sans ses dents de devant, un menu de fête des mères décoré au feutre violet.
Au-dessus, l’enveloppe reçue trois mois plus tôt.
Lucienne la sortit.
Elle avait lu la carte plusieurs fois, mais ce matin-là, ses doigts sentirent une épaisseur étrange dans le rabat.
Elle chercha, décolla doucement la doublure intérieure, et un petit papier plié glissa sur la table.
Son souffle se bloqua.
L’écriture était celle de Manon, mais pressée, nerveuse.
Mamie, si papa ou Véronique essaient de t’éloigner du mariage, ne crois pas ce qu’ils diront.
J’ai peur de ce qu’ils me cachent, mais je ne sais pas encore comment le prouver.
Lucienne lut les lignes trois fois.
Puis la sonnette retentit.
Elle traversa le couloir avec le papier serré dans la