le moment de la perturber. »
« Me voir la perturberait ? »
Le sourire de Véronique ne bougea pas.
« Ne déformez pas.
Nous voulons simplement éviter une scène. »
Une scène.
Le mot tomba comme une gifle.
Lucienne sentit le sang monter à ses joues.
Elle pensa aux enveloppes d’argent remises discrètement, aux appels nocturnes de Manon, aux vacances annulées pour garder sa petite-fille, à son atelier vendu pour aider Antoine quand la banque menaçait de saisir leur maison.
Elle pensa à cette réception dont elle avait payé une partie sans jamais demander que son nom soit prononcé.
Et maintenant, sa présence devenait une scène.
Antoine se pencha vers elle.
« Rentrez, maman.
Je réglerai ça plus tard. »
Il aurait pu dire pardon.
Il aurait pu dire attends ici, je vais arranger ça.
Il aurait pu se tourner vers sa femme et choisir sa mère pour une fois.
Il dit seulement : rentrez.
Lucienne aperçut alors Manon derrière une baie vitrée, au fond du hall.
Sa robe blanche formait une tache lumineuse parmi les silhouettes pressées.
Une maquilleuse retouchait son voile.
Manon riait, mais c’était un rire nerveux, la tête légèrement penchée, comme quand elle essayait de ne pas pleurer enfant.
Lucienne fit un pas.
Antoine bloqua l’entrée de son corps.
Ce geste-là termina quelque chose.
Pas l’amour.
L’amour d’une mère ne disparaît pas si facilement.
Mais l’illusion, oui.
Cette petite illusion obstinée qui lui faisait croire qu’Antoine, au fond, savait encore la place qu’elle avait eue dans sa vie.
Lucienne baissa les yeux vers la main de son fils, posée devant elle comme une barrière.
Puis elle releva la tête.
« Ce n’est pas grave, Antoine. »
Son fils eut un soupir de soulagement presque indécent.
« Merci de comprendre. »
Elle lui sourit avec une douceur qui le troubla.
« Je comprends parfaitement. »
Puis elle tourna les talons.
Personne ne l’accompagna.
Personne ne dit : attendez.
Le gravier sembla plus long au retour.
Elle sentit les regards sur sa nuque, mais elle ne se pressa pas.
Elle avait appris depuis longtemps que la dignité est parfois le seul manteau qu’il reste à une femme.
Dans le taxi, le chauffeur, un homme d’une cinquantaine d’années aux yeux fatigués, observa son visage dans le rétroviseur.
« Madame, tout va bien ? »
Lucienne regarda ses mains.
Elles ne tremblaient plus.
« Non », répondit-elle.
« Mais ça va aller. »
Elle sortit son téléphone.
Pendant quelques secondes, son doigt resta au-dessus du numéro de Manon.
Puis elle le rangea.
Elle ne voulait pas appeler sa petite-fille au milieu de la cérémonie, pas avec la colère dans la gorge et l’humiliation encore chaude sur la peau.
Elle ne voulait pas offrir à Véronique le spectacle d’une vieille femme bouleversée.
Alors elle donna au chauffeur une autre adresse.
« Rue des Orfèvres, s’il vous plaît.
Cabinet Delcourt. »
Maître Delcourt n’aimait pas travailler le samedi.
Il aimait encore moins être appelé à dix-sept heures par une cliente qui disait seulement : « J’ai besoin que vous vérifiiez les documents dont nous avons parlé.
Ce soir. »
Mais il connaissait Lucienne depuis vingt ans.
Il avait réglé la succession de son mari, la vente de son atelier, les donations faites à Antoine, puis l’ouverture du fonds au nom de