son personnage public se fissurait.
Mais quelque chose d’autre apparaissait à sa place.
Quelqu’un de moins impressionnant peut-être.
Et de plus vrai.
Eleanor resta près du piano jusqu’à la fin.
Lorsqu’il posa le micro, elle ne tenta plus de défendre ce qu’elle avait fait.
« J’avais peur de le perdre », dit-elle enfin à Camille.
Noah la regarda.
Elle poursuivit : « Après l’accident, il ne mangeait presque plus.
Il ne dormait plus.
Il avait abandonné l’école.
Quand je l’ai entendu jouer votre musique, c’était la première fois depuis des mois que je reconnaissais mon fils. »
Camille sentit sa colère se heurter à quelque chose de plus compliqué.
La peur d’une mère pouvait être réelle.
Cela ne rendait pas ses choix justes.
« Vous auriez pu m’appeler », répondit-elle.
Eleanor baissa les yeux.
« Oui. »
« Vous auriez pu acheter la partition.
Me demander la permission.
M’offrir un travail.
Dire simplement la vérité. »
Chaque possibilité semblait plus simple que celle qu’Eleanor avait choisie.
« Oui », répéta-t-elle.
« Mais vous ne vouliez pas seulement aider votre fils.
Vous vouliez contrôler l’histoire. »
Cette fois, Eleanor ne répondit pas.
Elle n’en avait pas besoin.
Les semaines suivantes furent moins spectaculaires que la soirée, mais plus importantes.
Noah publia une déclaration détaillée reconnaissant la véritable origine de la pièce.
Il restitua le prix de composition reçu à dix-huit ans.
Sa fondation engagea un cabinet indépendant afin d’examiner les décisions prises par Eleanor concernant Camille et d’autres artistes.
Eleanor quitta temporairement la présidence de la fondation, puis démissionna lorsque l’enquête confirma qu’elle avait utilisé son influence auprès de plusieurs établissements pour faire écarter Camille après leur conflit.
Les avocats de Camille négocièrent ensuite la restitution de ses droits, le paiement des redevances accumulées et une indemnisation distincte liée au préjudice professionnel.
Mais la chose qui comptait le plus pour elle arriva dans une petite boîte expédiée sans cérémonie.
À l’intérieur se trouvait son carnet de cuir.
L’original.
La couverture était rayée.
Plusieurs pages avaient jauni.
Camille resta assise à sa table de cuisine pendant près d’une heure sans l’ouvrir.
Léa s’installa en face d’elle.
« C’est lui ? »
Camille acquiesça.
« Tu as peur ? »
La question la surprit.
« Un peu. »
« Pourquoi ? »
Camille passa le pouce sur le bord du carnet.
« Parce que parfois, quand on perd quelque chose pendant très longtemps, on finit par apprendre à vivre sans.
Le retrouver peut faire presque aussi peur que le perdre. »
Léa réfléchit sérieusement.
« Tu vas quand même l’ouvrir ? »
Camille sourit.
« Oui. »
Elle ouvrit le carnet.
Sur la première page apparaissaient ses anciennes annotations, serrées, nerveuses, pleines de flèches et de corrections.
Plus loin venait Fenêtre d’octobre.
Les quatre pages connues.
Puis les brouillons du passage que Léa avait mémorisé simplement en observant sa mère pendant toutes ces années.
À la dernière page, il n’y avait pas de fin.
Seulement une mesure vide.
Trois mois après le gala, Samuel Hargrove invita Camille à utiliser un studio du conservatoire pendant les heures creuses.
Elle refusa deux fois.
La troisième, Léa l’accompagna.
Le piano du studio était moins impressionnant que celui du Langford House.
La pièce était petite, avec des murs couverts de panneaux acoustiques et une fenêtre donnant sur