dans le salon jusqu’à dix-neuf heures.
Lorsqu’on lui proposa de remonter dîner dans sa chambre, elle regarda encore une fois le parking vide.
« Ils viendront demain », dit-elle.
Ils ne vinrent pas.
Les mois suivants installèrent une routine cruelle.
Chaque mercredi, Lucienne descendait au grand salon après le déjeuner.
Elle gardait dans son sac trois petits paquets de biscuits aux amandes pour ses petits-enfants et surveillait le portail.
Parfois un enfant venait chercher un autre résident.
Lucienne se redressait immédiatement.
Puis ses épaules retombaient.
Une fois, un homme d’une cinquantaine d’années entra avec un bouquet de tulipes jaunes.
Elle se leva si vite que son déambulateur faillit basculer.
Mais l’homme traversa le salon et embrassa une dame installée près de la cheminée.
Lucienne se rassit sans un mot.
Ce soir-là, elle me demanda son rouge à lèvres avant le dîner.
« Il a dû partir », dit-elle.
Je savais qu’elle parlait de Julien.
« Qui ? »
Elle hésita.
« Celui qui devait venir. »
À mesure que les visites diminuaient, les appels aussi se raréfièrent.
Les enfants avaient toujours une raison.
Le travail.
Les bouchons.
Un rendez-vous.
Un week-end déjà organisé.
Une fatigue excessive.
Lucienne ne se plaignait jamais devant eux.
Au contraire, lorsqu’un téléphone arrivait enfin, elle rassurait celui qui appelait.
« Ne t’inquiète pas pour moi. »
« Occupe-toi des enfants. »
« Conduis prudemment. »
Mais une fois la conversation terminée, elle gardait souvent le combiné contre sa poitrine quelques secondes de plus.
Un jour, je lui demandai pourquoi elle ne leur disait pas simplement qu’ils lui manquaient.
Elle regarda par la fenêtre.
« Quand on doit supplier quelqu’un de venir vous voir, on ne sait plus s’il vient par amour ou par culpabilité. »
Je n’oubliai jamais cette phrase.
L’événement qui changea tout survint un mardi de novembre.
Le ciel était bas, gris, et la pluie transformait le jardin en une masse sombre derrière les vitres.
Lucienne revenait de kinésithérapie lorsque le téléphone de l’accueil sonna.
La réceptionniste décrocha.
C’était Élodie.
Elle souhaitait parler au directeur, absent ce jour-là.
En cherchant son dossier, la réceptionniste posa le combiné sur la base et activa accidentellement le haut-parleur.
La voix d’Élodie remplit le hall.
« Il faut vraiment que vous cessiez de lui parler de retour à domicile. »
La réceptionniste tenta de reprendre le téléphone, mais Lucienne venait de s’arrêter derrière nous.
Élodie continua : « La maison doit être vendue.
Julien a déjà quelqu’un d’intéressé, et chaque retard nous complique la vie. »
Je me retournai vers Lucienne.
Son visage ne bougea presque pas.
Seuls ses doigts se crispèrent sur le déambulateur.
La réceptionniste coupa enfin le haut-parleur, mais trop tard.
Lucienne avait entendu l’essentiel.
Elle se contenta de demander : « Depuis quand la maison est-elle à vendre ? »
Personne ne répondit.
Elle hocha lentement la tête.
Puis elle remonta dans sa chambre.
Le lendemain, pour la première fois depuis que je la connaissais, elle ne demanda ni miroir ni rouge à lèvres.
Elle demanda du papier.
« Beaucoup de papier », précisa-t-elle.
Je lui apportai un bloc et un stylo noir.
Elle écrivit pendant vingt minutes avant que sa main ne commence à trembler.
Puis elle leva les yeux.
« Claire, pourrais-tu appeler une avocate pour moi ? »
« Vous