opaques.
J’avais préparé un gratin de courgettes et du poulet rôti, le plat préféré d’Antoine depuis l’enfance.
J’espérais, sans me l’avouer, que ce repas le rendrait plus doux.
Clara entra dans la cuisine en chaussettes, regarda la table dressée, puis posa une feuille pliée à côté de mon assiette.
« Il faut signer ça après le dîner », dit-elle.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Des papiers pour faciliter la gestion de la maison.
Les factures, l’assurance, ce genre de choses.
À votre âge, c’est mieux qu’Antoine et moi puissions gérer.
»
Je pris la feuille.
Les caractères étaient minuscules.
Les lignes serrées.
Des mots juridiques apparaissaient au milieu de paragraphes que je ne comprenais pas entièrement : mandat irrévocable, droit d’administration, cession conditionnelle, jouissance du bien.
Une froideur me descendit dans le dos.
« Je vais lire tranquillement.
»
Clara sourit sans sourire.
« Ce n’est pas nécessaire.
Antoine a déjà regardé.
»
Je me tournai vers mon fils.
Il ne me regarda pas.
« C’est juste administratif, maman.
Signe, comme ça on arrête de perdre du temps.
»
Perdre du temps.
Je posai la feuille.
« Je n’ai pas mes lunettes.
»
Clara fixa mon visage.
Pendant une seconde, je vis son irritation nue, sans maquillage, sans politesse.
« Elles sont sur votre tête, Denise.
»
C’était vrai.
J’aurais pu rire de moi-même.
Mais personne ne rit.
J’enlevai les lunettes et les posai lentement.
« Alors je lirai demain, quand je serai moins fatiguée.
»
La fourchette d’Antoine heurta son assiette.
« Maman, pourquoi tu compliques toujours tout ? »
Je ne répondis pas.
Cette nuit-là, dans la petite pièce près de la buanderie, je ne dormis pas.
La pluie frappait la fenêtre étroite.
Dans la chambre qui avait été la mienne, Clara riait au téléphone.
Antoine parlait bas.
Parfois, j’entendais mon prénom.
À deux heures du matin, je sortis du lit.
Mes pieds nus touchèrent le carrelage froid.
Je pris la feuille que Clara avait laissée sur le buffet, la photographiai page par page, puis la remis exactement à sa place.
Le lendemain, je n’allai pas au marché comme prévu.
Je pris le tramway jusqu’au centre-ville et poussai la porte d’un cabinet d’avocat dont Madame Lenoir m’avait donné le nom, en secret, trois semaines plus tôt.
Maître Rémi Caradec était un homme d’une cinquantaine d’années, mince, avec des cheveux gris et une voix calme.
Son bureau sentait le papier, le café et la cire d’abeille.
Il ne m’interrompit pas une seule fois.
Je lui racontai tout.
La chambre.
Les insultes.
Les ordres.
Les menaces voilées.
La feuille posée près de mon assiette.
Puis je lui montrai l’acte de propriété.
Il lut attentivement, puis leva les yeux.
« Madame Renaud, cette maison vous appartient entièrement.
Votre fils et votre belle-fille ne disposent d’aucun bail, d’aucun titre de propriété, d’aucun droit écrit.
»
Je respirai pour la première fois depuis des mois.
« Alors je peux leur demander de partir ? »
« Oui.
Mais il faut le faire correctement.
Avec des courriers, des délais, des preuves.
Et vu ce que vous me montrez, il faut aussi vous protéger.
»
Il prit ensuite les photos du document.
Plus il lisait, plus son visage se fermait.
« Qui a rédigé cela ? » demanda-t-il.
« Clara m’a dit que