Mon mari a saisi mon verre quelques secondes avant que je le porte à mes lèvres.
« Claire, ne bois pas ça. »
Il ne criait pas.
C’était précisément ce qui m’a fait peur.
Marc était quelqu’un de calme, parfois presque trop rationnel.
Lorsqu’un pneu avait éclaté sur l’autoroute deux ans auparavant, il avait simplement allumé les feux de détresse et demandé à notre fille de continuer son jeu sur sa tablette.
Lorsqu’on m’avait annoncé que je devais subir une intervention cardiaque, il avait attendu d’être seul dans le parking de l’hôpital pour laisser son visage trahir sa peur.
Alors, lorsqu’il s’est penché vers moi pendant le dîner de mariage de mon frère et m’a dit de ne pas toucher au verre que le serveur venait de remplir, j’ai compris avant même de connaître la raison qu’il avait vu quelque chose de grave.
Autour de nous, pourtant, la fête continuait.
Le domaine des Ormes, à une trentaine de kilomètres de Bordeaux, ressemblait à une photographie de magazine.
Une bâtisse de pierre claire dominait les rangées de vignes.
Des lanternes suspendues aux arbres diffusaient une lumière chaude sur la terrasse.
Une chanteuse interprétait une version acoustique d’une vieille chanson française tandis que les serveurs circulaient entre les tables avec des plateaux d’argent.
À quelques mètres de moi, mon frère Adrien riait avec ses témoins.
Sa nouvelle épouse, Camille, venait de poser une main sur son épaule.
Ils semblaient heureux.
Jusqu’à cette seconde, j’avais été heureuse pour eux.
Adrien avait trente-six ans, cinq ans de moins que moi.
Dans notre enfance, il avait toujours été celui qui transformait les punitions en plaisanteries et les repas silencieux en spectacle.
Moi, j’étais l’organisée.
Lui, le charmeur.
Notre mère disait souvent que nous étions « la boussole et le vent ».
Quand elle avait commencé à souffrir de troubles de mémoire, cette différence entre nous était devenue plus douloureuse.
Je vivais à vingt minutes de chez elle.
Adrien habitait à Lyon.
Au début, il appelait presque chaque soir.
Puis son travail avait pris plus de place.
Ensuite, sa relation avec Camille.
Puis leurs projets.
Moi, j’avais réduit mon activité dans le cabinet comptable où je travaillais pour accompagner Maman à ses rendez-vous.
Je connaissais les noms de ses médecins, ses médicaments, la combinaison du boîtier où elle rangeait les clés qu’elle perdait constamment.
J’avais appris à détourner doucement la conversation lorsqu’elle demandait pourquoi Papa n’était pas encore rentré, parce que lui rappeler sa mort chaque fois ne faisait que la faire souffrir à nouveau.
Adrien n’était pas absent au point d’être un étranger.
Il venait à Noël.
Il passait parfois un week-end.
Il envoyait des fleurs.
Mais il n’était pas là les nuits où Maman appelait à trois heures parce qu’elle entendait quelqu’un dans le jardin.
Il n’était pas là lorsqu’elle s’était enfermée dehors en robe de chambre sous la pluie.
Il n’était pas là le matin où j’avais compris qu’elle ne pouvait plus vivre seule.
Je n’avais jamais tenu de registre moral de ces choses.
Je pensais qu’on faisait simplement ce qu’on pouvait.
Puis elle était morte en avril.
Le testament avait changé quelque chose.
Le notaire nous avait reçus dans une petite salle au mobilier sombre.
Adrien était arrivé avec Camille.
Marc était resté avec moi.
Notre mère avait décidé que la maison