Le premier cri d’Iris aurait dû être le moment où Léa Martin cessait enfin de penser à tout ce qu’elle avait perdu.
Pendant quelques secondes, ce fut exactement cela.
Elle entendit sa fille crier, vit les sourires des infirmières et sentit treize heures de douleur se dissoudre dans une émotion si violente qu’elle ne parvenait plus à distinguer le rire des larmes.
Puis le moniteur sonna.
Un bip sec.
Une pause.
Un second bip.
L’une des infirmières s’approcha immédiatement de l’écran.
Léa, encore épuisée par l’accouchement, remarqua le changement dans son visage avant même qu’un mot ne soit prononcé.
« Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda-t-elle.
« Nous vérifions son rythme cardiaque. »
« Pourquoi ? »
L’infirmière posa une nouvelle électrode sur la poitrine minuscule d’Iris.
Le bébé protesta par un cri plus aigu.
« Il y a eu une irrégularité.
Cela peut être transitoire chez un nouveau-né.
Nous préférons simplement contrôler. »
Léa tendit instinctivement les bras.
« Je veux la tenir. »
« Dans une minute. »
Ces trois mots suffirent à faire revenir toutes ses peurs.
Elle était arrivée au Centre Médical des Falaises avant l’aube, seule sous une pluie glaciale.
Dans son sac, elle avait mis deux pyjamas pour bébé, trois couches, une brosse à dents et une petite couverture jaune achetée sur un marché aux puces.
Elle n’avait pas préparé de liste de personnes à appeler.
Personne n’attendait de message.
Six mois plus tôt, Hugo Bellanger avait disparu de sa vie presque sans bruit.
Le soir où Léa lui avait montré le test de grossesse, ils se tenaient dans la cuisine de leur appartement.
Une casserole de pâtes refroidissait sur la cuisinière.
Hugo avait regardé les deux lignes roses, puis Léa, puis de nouveau le test.
Elle s’était attendue à de la peur.
Ils n’avaient jamais vraiment parlé d’avoir un enfant.
Ils louaient un petit deux-pièces.
Hugo changeait souvent de mission comme ingénieur du son.
Léa travaillait dans une boulangerie.
Mais jusqu’à cet instant, elle avait cru leur relation solide.
« Dis quelque chose », avait-elle murmuré.
Hugo s’était assis.
Son visage était devenu gris.
« Je ne peux pas te faire ça. »
Léa avait pensé qu’il voulait dire qu’il n’était pas prêt à devenir père.
« Me faire quoi ? »
Il avait secoué la tête.
« Je dois réfléchir. »
Le lendemain, il était parti.
Pas de grande dispute.
Pas d’assiette cassée.
Pas de scène dramatique.
Une note sur la table.
Pardonne-moi.
Je crois que partir est la seule chose correcte que je puisse faire.
Pendant des semaines, Léa avait essayé de le joindre.
Appels.
Messages.
Courriels.
Elle avait même contacté un ami commun qui lui avait répondu qu’Hugo avait besoin de temps.
À la fin du troisième mois de grossesse, Léa avait cessé d’appeler.
Elle avait transformé sa douleur en tâches concrètes.
Trouver un logement moins cher.
Accepter davantage d’heures à la boulangerie.
Comparer le prix des poussettes d’occasion.
Classer ses rendez-vous médicaux dans une chemise cartonnée.
Le soir, lorsque la solitude devenait trop lourde, elle parlait à son ventre.
« Je ne sais pas encore comment », disait-elle, « mais je serai là. »
Ce jour-là, après treize heures de travail, elle pensait enfin avoir atteint la partie simple : prendre son enfant dans ses bras.
Mais les