Son visage n’avait plus rien de mondain.
« Ne touchez plus à ce verre.
»
Il a pris une serviette propre et l’a posée par-dessus sans le déplacer.
Un murmure a traversé la terrasse.
Les invités s’écartaient doucement, comme si Claudine et Julien étaient devenus contagieux.
La réputation, cette armure qu’ils portaient depuis toujours, se fendait en public.
Les secours sont arrivés vite.
Camille était confuse, nauséeuse, mais consciente.
Les ambulanciers ont posé des questions.
Le docteur Meyer a répondu ce qu’il avait observé.
Moi, j’ai remis le téléphone à une policière arrivée avec eux, puis j’ai indiqué la corbeille sous le bar.
Julien a essayé de parler par-dessus moi.
« Ma femme traverse une période difficile.
Elle interprète tout de travers.
»
La policière l’a regardé.
« Monsieur, reculez.
»
Deux mots.
Jamais je n’avais entendu quelqu’un parler à Julien comme cela.
Claudine, elle, ne quittait pas Camille des yeux.
Mais ce n’était pas seulement de la peur maternelle.
C’était une peur plus vaste, plus ancienne.
La peur de ce que Camille pourrait dire.
Sur le brancard, ma belle-sœur a tourné la tête vers elle.
Sa voix n’était qu’un fil.
« C’était pour Nora ? »
Claudine n’a pas répondu.
Alors Camille a compris.
Son visage s’est froissé, pas de douleur physique cette fois, mais d’une humiliation plus profonde : celle de découvrir qu’on a été sacrifiée par les siens, même par accident.
Zoé est apparue près de la baie vitrée avec son amie Léa.
Son serre-tête d’anniversaire glissait sur son front.
« Maman ? Pourquoi tata Camille part avec les pompiers ? »
Je me suis accroupie devant elle.
Tout mon corps voulait trembler, mais mes mains sont restées calmes sur ses petites épaules.
« Elle ne se sent pas bien.
Les médecins vont s’occuper d’elle.
Toi, tu vas rester un peu avec Léa et sa maman.
D’accord ? »
Zoé a regardé son père.
Julien lui a tendu la main.
Elle ne l’a pas prise.
Ce simple recul a traversé son visage comme une gifle.
Pendant que les ambulanciers emmenaient Camille, la police a demandé à Claudine d’ouvrir son sac.
Elle a protesté.
Elle a parlé d’avocats, de scandale, de méprise.
Puis on a trouvé deux autres sachets dans une pochette intérieure.
Claudine a fermé les yeux.
Julien a cessé de parler.
Je croyais que le pire était là.
Je me trompais.
Camille, avant que les portes de l’ambulance ne se referment, a agrippé la manche d’un policier.
« Demandez à Julien pour la fondation, » a-t-elle soufflé.
« Demandez-lui pourquoi il avait besoin que Nora passe pour folle.
»
Julien s’est immobilisé.
Cette fois, c’est lui que tout le monde a regardé.
La fondation Saint-Aubert portait le nom de leur grand-père.
Officiellement, elle finançait du matériel pour des services pédiatriques.
Elle était le joyau moral de la famille, la preuve qu’ils n’étaient pas seulement riches, mais nécessaires.
Depuis des années, Claudine y apparaissait en tailleur sur des photos de remises de chèques.
Julien en gérait une partie des comptes.
Et depuis plusieurs semaines, je savais qu’il les vidait.
J’avais découvert les mouvements par hasard, au début.
Une facture d’un fournisseur médical dont le numéro SIRET ne correspondait pas.
Puis une autre.
Puis une société écran enregistrée au nom d’un ancien camarade de promotion de Julien.
L’argent