Le matin du soixantième anniversaire de Mireille, j’étais assise à cent cinquante mètres de ma propre maison, un café devenu froid entre les mains, quand je la vis essayer d’ouvrir mon portail pour la quatrième fois.
Elle tapa le code.
Une fois.
Deux fois.
Puis elle saisit la grille à deux mains.
« Pourquoi ça ne marche pas ?! » cria-t-elle.
De l’autre côté de la rue, derrière la vitre de la boulangerie, personne ne pouvait me voir.
J’avais choisi la table du fond précisément pour cela.
Mon téléphone vibra.
Julien.
Je laissai sonner deux fois avant de répondre.
« Nadine, tu es où ? » demanda-t-il sans même dire bonjour.
« Tout le monde est devant la maison.
Le traiteur arrive.
Maman est furieuse.
Le code du portail ne fonctionne plus. »
Je regardai l’écran de surveillance ouvert sur mon téléphone.
Mireille se tenait devant la grille dans un élégant ensemble bleu nuit.
Derrière elle, une quinzaine de personnes attendaient avec des fleurs, des sacs de cadeaux et des ballons.
Le cousin de Julien déchargeait des cartons de champagne.
Deux enfants avaient déjà posé leurs vestes sur le muret.
Ils n’avaient pas l’air d’invités attendant qu’on leur ouvre.
Ils avaient l’air de propriétaires momentanément contrariés.
« Mets-moi sur haut-parleur », dis-je.
« Nadine… »
« Sur haut-parleur. »
Je le vis lever le téléphone.
Les conversations diminuèrent.
Mireille s’approcha aussitôt.
« Ouvre cette grille », ordonna-t-elle.
« Nous avons des invités. »
Je regardai mon reflet dans la vitre de la boulangerie.
J’avais passé dix années à tenter d’être raisonnable avec cette femme.
Ce matin-là, je n’avais plus besoin de l’être.
« Personne n’entre », répondis-je.
« Et puisque toute la famille est réunie, je vais vous expliquer pourquoi cette fête devait absolument avoir lieu chez moi. »
Le silence fut immédiat.
Ma maison n’avait jamais appartenu à Julien.
Elle se trouvait à la sortie d’un village près d’Angers, une longue bâtisse de pierre claire entourée d’un jardin de pommiers.
Ma grand-mère Madeleine y avait vécu pendant près de cinquante ans.
À sa mort, ma mère et mon oncle en avaient hérité.
Ma mère m’avait ensuite transmis sa part, et j’avais racheté celle de mon oncle avec mes économies et un petit prêt contracté avant mon mariage.
Lorsque Julien et moi nous étions mariés, trois ans plus tard, la propriété était déjà à mon nom.
Il le savait parfaitement.
Au début, cela ne semblait avoir aucune importance.
Julien disait aimer la maison pour les mêmes raisons que moi : les poutres anciennes, la cuisine qui sentait encore parfois la cire d’abeille de ma grand-mère, les fenêtres donnant sur les arbres.
Puis Mireille avait commencé à parler de « la maison de famille ».
Pas ma famille.
La sienne.
La première fois, j’avais souri.
« C’est surtout la maison de Nadine », avait corrigé Julien.
Mireille avait haussé les épaules.
« Vous êtes mariés.
Ce qui est à l’un profite à l’autre. »
Cela semblait presque banal.
Les limites commencent rarement par une catastrophe.
Elles disparaissent par petits morceaux.
Mireille se mit à arriver sans prévenir le dimanche matin.
Puis elle demanda un double des clés « pour les urgences ».
Julien lui en donna un sans me consulter.
Un jour, je rentrai du travail et découvris qu’elle avait déplacé